(© Areion/Capri)

Par Julien Arnoult
(mars 2011)
Carte de Laura Margueritte

L’Indonésie envisage de changer de capitale pour des raisons pratiques. Mais historiquement, ce type de déplacement est le projet d’une nation, d’un pouvoir, ou d’un dirigeant, qui vise à marquer une rupture avec un ordre déclaré ancien.

Lieu de pouvoir, la décision de déplacer une capitale relève d’une nature politique. Les raisons du gouvernement indonésien constituent en fait une exception, car elles sont avant tout d’ordre géographique, et se démarquent des autres expériences asiatiques. Jakarta est menacée par la montée du niveau de la mer et l’activité sismique, ses espaces verts sont rares, ses embouteillages interminables, la ville de près de 10 millions d’habitants ne disposant pas de métro. Une restructuration urbaine serait très coûteuse, d’où l’idée de se doter d’un nouveau centre administratif sur l’île de Kalimantan, à Palangkaraya… qui ne résoudra toutefois pas les problèmes de saturation de l’ancienne Batavia.
Ailleurs en Asie, les déplacements de capitale suivent une logique commune. Et en changeant de lieu, la toponymie évolue aussi. Fruit d’une volonté de rupture politique, le Japon, à l’aube de l’ère Meiji (1868-1912), fait d’Edo sa nouvelle capitale, qu’il rebaptise Tokyo, « la capitale de l’est » en japonais, au détriment de Kyoto, « la ville capitale ». Tournant le dos au passé ottoman, impérial et musulman, Mustafa Kemal (1923-1938) déplace en 1923 la capitale turque d’Istanbul à Angora, renommée Ankara, trois semaines avant la proclamation officielle du nouvel État républicain et laïc. Enfin, le Pakistan, créé pour être le foyer des musulmans indiens à l’issue de la partition du Raj britannique, fonde en 1967 ex nihilo la bien nommée Islamabad, « la ville de l’islam » en ourdou, pour remplacer Karachi. Après avoir retrouvé son nom d’origine en 1991, Akmola est choisi sept ans plus tard pour devenir la capitale du Kazakhstan indépendant, se substituant à Almaty (Alma-Ata), capitale administrative de la république soviétique kazakhe. Pour marquer son changement de statut, elle est rebaptisée Astana, soit « capitale » en kazakh.
La Malaisie lui emboîte le pas en 1999, son gouvernement quittant Kuala Lumpur pour la ville nouvelle de Putrajaya, située à une vingtaine de kilomètres de là. En 2005, la junte birmane se choisit une capitale plus centrale, Pyinmana, à 400 km au nord de Rangoon, et la renomme Naypyidaw, « ville royale » en birman. Également annoncé en 2005, le projet de déplacer neuf ministères et plusieurs agences gouvernementales d’ici à 2014 de Séoul vers la ville nouvelle de Sejong, actuellement en construction en Corée du Sud, semble semé d’embûches et a d’ailleurs coûté son poste au Premier ministre coréen en juin 2010.
Les motifs géopolitiques constituent le socle de ces modifications. Sans véritable information précise, il est supposé que la localisation du nouveau lieu de pouvoir birman vise à mieux le protéger d’une invasion étrangère. Véridique ou fantasmée, c’est aussi ce qui avait motivé le « père des Turcs » dans son choix, considérant la position d’Istanbul trop vulnérable. La quête d’équilibre (ou de contrôle) des différentes populations pèse tout autant. Islamabad est à la limite du Pendjab, du Cachemire et des zones ­pachtounes. Astana se situe dans la zone de contact entre Kazakhs et Russes, principale minorité nationale. Enfin, Naypyidaw est plus proche des régions Shan et Karen, les deux grandes ethnies minoritaires.
Ville nouvelle ou remodelée, les récents changements de capitale ont été accompagnés de projets architecturaux et urbains démesurés. Telle est la marque du nouveau départ des dirigeants à poigne.

Article extrait de CARTO n° 4, Mars-Avril 2011