Retour de la « guerre froide » entre les deux Corée (© Areion/Capri)

Texte de Camille Bouteille (septembre 2010)
Carte de Laura Margueritte

Après le torpillage du navire sud-coréen, le Cheonan, le 26 mars 2010 par la Corée du Nord, provoquant la mort de 46 marins, la tension monte entre les deux Corée.

L’incident a eu lieu non loin de Baengnyeong, une île au large de la Corée du Nord mais appartenant au Sud, c’est-à-dire à proximité de la Northern Limit Line (NLL), qui constitue la ligne de démarcation maritime entre les deux Corée en mer Jaune depuis l’armistice de 1953. Pyongyang n’a jamais reconnu cette frontière, que ses navires franchissent régulièrement. Cette zone maritime a toujours été une source de tensions entre les deux États en raison de ses richesses halieutiques, en particulier les crabes qui représentent un commerce très lucratif. Les nombreux incidents, parfois mortels, survenus entre les protagonistes, tels les tirs de semonce échangés le 27 janvier 2010, ont été surnommés la « guerre du crabe ». D’une tout autre ampleur, le torpillage de la corvette sud-coréenne est certainement l’accrochage le plus grave survenu entre les deux Corée depuis l’attaque nord-coréenne contre Korean Air en 1987, au cours de laquelle un appareil sud-coréen avait explosé en plein vol, occasionnant 115 morts.
Une enquête internationale rendue publique le 20 mai 2010 a démontré l’implication d’un sous-marin nord-coréen. Récusant ces affirmations, Pyongyang, qui dispose de la quatrième armée du monde, a placé ses troupes en état d’alerte maximum quelques jours plus tard et dénoncé le pacte de non-agression signé avec le Sud en 1991. Les relations commerciales ont ainsi été rompues. La Corée du Sud a, quant à elle, menacé de reprendre sa campagne de propagande le long du 38e parallèle. Ayant déjà obtenu le soutien de Washington, Séoul réclame désormais que des sanctions internationales soient votées au Conseil de sécurité des Nations unies. Il lui faut pour cela convaincre la Russie, mais surtout la Chine, qui hésitera peut-être à voter contre cet embarrassant allié dont elle est le principal partenaire économique. Le 14 juin 2010, les deux parties ont été auditionnées à New York : alors que le Sud a présenté des preuves accablantes contre le Nord, les émissaires de Pyongyang se sont contentés une nouvelle fois de nier. Le 10 juillet, le Conseil de sécurité a officiellement condamné l’attaque du Chenoan, sans toutefois incriminer directement la Corée du Nord. La Chine, disposant d’un droit de veto, a sans aucun doute préféré maintenir le dialogue. Elle a d’ailleurs fait envoyer un émissaire le 16 août 2010 afin d’évoquer la reprise des discussions à six (les deux Corée, la Chine, la Russie, les États-Unis et le Japon) sur la fin du programme nucléaire nord-coréen. En 2006, le régime nord-coréen avait fait procéder à des essais nucléaires, révélant au monde sa détention de l’arme atomique. Depuis cet épisode, sous le coup de sanctions économiques internationales, la Corée du Nord connaît un isolement croissant sur la scène internationale : le rapprochement amorcé par la rencontre historique de Kim Jong-il et Kim Dae-jung (l’ancien président sud-coréen de 1998 à 2003) en 2000, qui avait alors suscité beaucoup d’espoir parmi les Coréens, sans pour autant déboucher sur de réelles avancées, a pris fin.
Washington a décrété le 30 août dernier de nouvelles sanctions économiques et financières et décidé de jouer la carte de la dissuasion militaire, plus de 28 000 soldats américains étant toujours stationnés au Sud. Du 16 au 27 août, l’armée américaine et l’armée sud-coréenne ont ainsi organisé des manœuvres militaires conjointes impliquant 30 000 Américains et 56 000 soldats sud-coréens, ce qui a, en retour, provoqué l’ire de Pyongyang.
Cet incident survient dans un contexte politique et économique complexe. Des élections municipales se sont tenues en Corée du Sud le 4 juin, durant lesquelles la menace nord-coréenne a été largement utilisée et amplifiée par le camp présidentiel qui cherche à redorer son blason. Au nord, il semblerait que Kim Jong-il, malade, prépare sa succession : son beau-frère et son troisième fils ont été nommés à de hautes responsabilités. Toutefois, la mort du « cher dirigeant » ne manquerait pas d’entraîner de sérieux troubles en Corée du Nord, où la misère a encore progressé après la dévaluation du won en novembre 2009 (les écarts de niveau de vie entre les deux Corée étant bien plus importants que ceux qui existaient entre les deux Allemagne à la chute du mur de Berlin). Les observateurs craignent par conséquent l’implosion d’un pays qui possède l’arme nucléaire et qui n’est pas à l’abri de quelque acte désespéré contre le reste du monde, totalement diabolisé par la propagande officielle. Les deux Corée ne sont-elles d’ailleurs pas toujours officiellement en guerre, depuis plus de soixante ans ?

Article extrait de CARTO n° 2, Septembre-Novembre 2010